Il y a ceux qui passent le début du mois de juin sous le soleil de We Love Green. Et ceux qui se retrouvent le lendemain, sous la pluie, à l’Adidas Arena. Quel que soit le choix, il sera musical. Ce lundi 8 juin 2026, FKA Twigs prend possession de l’Adidas Arena dans le cadre du Body High Tour, sa plus grande tournée à ce jour, et un show que beaucoup décriront comme l’un des plus marquants de l’année.
Cinq ans après la Salle Pleyel, un an après We Love Green et le Zénith de Paris, FKA Twigs monte encore d’un étage. Dans les files d’attente dehors, les tenues rivalisent d’audace et les publics sont particulièrement stylés : corsets, vinyle, looks vogueing, quelques kimonos, beaucoup de filets.
Yves Tumor : entre beauté et brûlure
Pour chauffer cette salle, c’est le déjà très reconnu Yves Tumor qui s’y colle. Le choix est parfait. L’artiste américain niché quelque part entre Prince, Nine Inch Nails et une version expérimentale de la soul, occupe la scène avec une présence magnétique et déstabilisante à la fois. Il n’est d’ailleurs pas vingt heures passées que les publics sont au rendez-vous et il est difficile de se frayer un chemin dans la salle. Les guitares saturées tranchent net sur des nappes ambient, la voix glisse entre le murmure et le cri. On ne sait pas exactement où on est, et c’est précisément l’effet recherché.
En une trentaine de minutes, Yves Tumor inquiète doucement la salle et le public s’enivre de son rock percutant, similaire à celui que nous avions pu voir à Rock en Seine 2024. L’idée de le voir en tête d’affiche un jour dans cette même salle n’a rien d’absurde.
FKA Twigs : le corps comme scénographie
Les lumières tombent d’un coup. Pas de montée progressive, pas de musique d’ambiance. Noir total, puis une silhouette allongée sur une plateforme blanche au centre de la scène. FKA Twigs est déjà là. Mirrored Heart commence, et Twigs chante depuis ce lit de lumière La salle retient son souffle, ce qui peut surprendre si l’on est habitués à imaginer l’hystérie devant l’apparition de notre artiste préféré·e.
Ce que le Body High Tour propose n’a pas vraiment de nom dans le paysage du concert pop. Le show est structuré en cinq actes distincts, avec un maître de cérémonie, pour l’occasion qui parle parfaitement français (c’est l’un des danseurs, né dans le 94 et qui ne cachera jamais son émotion de jouer à Paris, qui s’y colle ce soir) qui guide les transitions dans un décor clairement inspiré du ballroom : tentures, lumières ambrées, danseurs, parfaitement intégrés aux instants scéniques. La setlist fait le grand écart permanent entre ballet et techno avec une aisance déconcertante. Figure 8, extrait de l’EP M3LL155X (2015), arrive tôt et déclencheune ferveur particulière, celle des fans de la première heure qui n’en reviennent pas d’être là. Techno Ballet (le nom de ce titre donne à lui seul le ton de la soirée) lui répond dans une tout autre énergie, métal et danse contemporaine confondus, avant que Sticky ne prenne le relais dans une version épurée, presque abstraite.
La physicalité de FKA Twigs est stupéfiante. Danseuse avant d’être chanteuse, ou les deux exactement au même niveau, elle enchaîne des séquences chorégraphiques d’une précision et d’une exigence physique qui n’ont rien à envier à de la danse contemporaine professionnelle. Les corps se mêlent et se mélangent, les scénographies sont impressionnantes, le nom de cette tournée (Body High Tour), n’a rien de hasardeux. Eusexua en ouverture de l’Acte III en est l’une des preuves les plus concrètes.
Sur un titre inédit, Nature’s Daughter, la chanteuse britannique fait du pole dance avec une épée, ses mouvements sont accompagnés de changements de lumières sur la scène, preuve de la précision inébranlable de l’art, tant technique qu’artistique, ce qui rappelle aussi les scénographies impressionnantes de Rilès. Pour montrer ce que le corps peut faire quand il est poussé à ses limites, et que c’est beau.
Au milieu du set, le danseur français cité plus haut, prend la parole, perché sur une tour. Il explique à quel point il est ému d’être là, que sa famille est dans la salle, qu’il apprend de chaque personne qu’il rencontre. FKA Twigs prend à son tour la parole, chose relativement rare dans ce show qui laisse la place à l’art, avant toute chose. Elle s’arrête, regarde la salle, et dit : « Ces deux dernières années, je me suis sentie tellement ‘body low’. Il m’a fallu du temps et de la guérison pour me sentir ‘body high’. Je voulais créer quelque chose qui puisse nous inspirer, moi, tous ceux sur scène, vous tous, à réaliser nos rêves. »
Le public parisien est jeune, divers, queer, il applaudit les danseurs autant que FKA Twigs elle-même. La salle participe sans qu’on le lui demande et se laisse transporter par la dualité des émotions, entre douceur et transe musicale.
Deux heures pleines, cinq actes, une salle debout. Pour couronner la soirée, cellophane s’impose comme le titre final parfait. Un retour à l’émotion du début, une artiste seule sur scène, dansant sur chaque élément scénique et impressionnant avec son don pour la pôle danse. Entre le théâtre, la prestation de danse et l’émotion musicale, les larmes de FKA Twigs peineront à nous informer sur le côté « fake » tant le moment est fort. Puis, dans la douceur, l’artiste nous ramène chez nous. Quelle claque.
