Article écrit par Elena Nowacki

Trois soirs, trois voyages : l’Iran avec la Persian Jazz Night, le Moyen-Orient, puis une soirée de clôture au Trianon où le jazz rencontre l'éthio-jazz, les traditions mandingues et celles d'Afrique centrale, avec Richard Bona en tête d'affiche.

Nous y étions pour les deux premiers soirs au New Morning, salle intimiste où l’on s’assoit par terre. Ici, on écoute vraiment. Pas de bavardages, pas de distractions : toute l’attention des spectateurs est rivée sur la scène. C’est solennel et respectueux.

Lorsque l’on découvre les artistes programmés, on comprend pourquoi, et on se réjouit que Paris les reçoive comme ils le méritent.

Premier soir : la Persian Jazz Night

Pour le premier soir, consacré au jazz persan, l’ambiance était au rendez-vous sur scène, et la salle comble. C’est Amir Darabi qui menait la danse : pianiste et compositeur iranien formé au Berklee College of Music, il a notamment collaboré avec le maître du tabla Zakir Hussain. Autour de son trio, composé du batteur iranien Shayan Fathi et du contrebassiste canadien Chris Jennings, il nous a fait l’honneur d’inviter la merveilleuse Mahya Hamedi et le grand Majid Salari pour des chants en persan, ainsi que le trompettiste américain Hermon Mehari.

Des parcours qui en disent long. Née à Téhéran et aujourd’hui installée à New York, Mahya Hamedi a grandi dans un pays où le chant des femmes en solo est interdit depuis la révolution ; sa musique relie ses racines iraniennes au jazz contemporain, au rock alternatif et à la musique classique, et son titre Deng (2020), inspiré du folklore de Dezful, a été largement remarqué. Majid Salari, originaire du sud de l’Iran, marie quant à lui musique traditionnelle et jazz fusion. Et Hermon Mehari, originaire de Kansas City et installé en France, s’est imposé comme l’une des voix qui comptent dans la trompette jazz. Lauréat du concours international Carmine Caruso en 2015, il a été désigné artiste étranger de l’année par Jazz Magazine en 2022.

Une vraie bande d’amis, dont certains se sont retrouvés de l’autre côté de la scène le lendemain, pour profiter du festival en tant que spectateurs cette fois.

Assister à ce concert fut un réel privilège, non seulement pour sa qualité, mais aussi parce qu’Amir Darabi nous a présenté de nombreux titres non encore sortis, comme It’s Funny, Isn’t It. Avec un énorme sourire aux lèvres du début à la fin, le pianiste s’éclate tout en faisant preuve d’une extrême virtuosité.

De la même façon, je fus très émue que Mahya Hamedi, malgré ses allergies, nous fasse l’honneur de chanter son titre Crocodiles pour la première fois sur scène. Sa voix est d’une clarté époustouflante, et elle manie son intensité à la perfection dans des cascades virtuoses. 

Enfin, mon coup de cœur de cette première soirée : Majid Salari, proche ami d’Amir Darabi, qui, avec son énergie et sa maîtrise époustouflante du tahrir, a transformé la salle en piste de danse. Plus personne n’était assis, tout le monde a dansé.

SAAZBUZZ

Deuxième soir : cap sur le Moyen-Orient

Le lendemain, place au Moyen-Orient. En première partie, la chanteuse et oudiste palestinienne Kamilya Jubran, ancienne voix du groupe Sabreen et lauréate d’un Aga Khan Music Award en 2025, retrouvait son complice de longue date, le trompettiste et musicien électronique suisse Werner Hasler. Leur concert est passé à toute vitesse : un voyage sans coupure, une aventure musicale, qui nous a fait traverser une riche palette d’émotions, avec des moments de dissonance qui pourraient surprendre les novices. La phrase « musique d’horreur » a été prononcée par des non-initiés, et ça se comprend. Des cris du cœur qui finissent parfois en étouffement, ça donne des frissons et laisse sans voix, tant celle de Kamilya Jubran s’impose après des chuchotements bien choisis. Et une fin presque techno, qui met tous les publics d’accord.  

Venait ensuite la chanteuse syrienne Lynn Adib. Initiée enfant au chant byzantin à Damas, installée à Paris depuis 2009, elle repousse les limites de la musique arabe traditionnelle en la mêlant au jazz et aux musiques expérimentales. Entourée du pianiste italien Nicholas Vella, du bassiste Swaéli Mbappé (fils du grand Étienne Mbappé), et du percussionniste brésilien Adriano DD Tenorio (qui a notamment enregistré avec Gilberto Gil), elle a tenu le public médusé, envoûté par son charisme. Et lorsque la salle, conquise, a réclamé « une autre ! », elle nous a offert un final a cappella d’une rare pureté. Une grande émotion s’est ressentie dans le public. 

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