Il y a des artistes qui, dès lors qu’on les découvre, donnent la sensation qu’ils seront très grands, très vite. Twenty One Pilots donnait cette sensation, à la sortie de leur petit Trianon en 2015, très peu avant de retourner les Arenas et stades. Le 19 mai 2026, Haute and Freddy répète sans aucune difficulté ce sentiment, après deux toutes premières dates au Zèbre de Belleville.
Le plus petit cabaret d’Europe. Clairement, le ton est donné pour la salle qui accueillera les deux tout premiers concerts de Haute and Freddy en France. Pour expliquer en quelques mots, Haute & Freddy, c’est le genre de projet qui n’aurait jamais vu le jour si ses deux fondateurs n’avaient pas touché le fond il y a quelques années. Michelle Buzz et Lance Shipp, les deux membres du duo, étaient jusqu’ici des machines à hits de l’ombre, des songwriters. Michelle a notamment écrit Never Really Over pour Katy Perry, tandis que Lance a produit pour Britney Spears et Calvin Harris. Plus tard, fin 2024, les deux ont réalisé qu’écrire pour les autres avait fini par les vider de tout. Alors ils ont arrêté de faire semblant d’être normaux. Ils sont devenus des Freaks.
Haute and Freddy, c’est un duo synth-pop, à mi chemin entre Kate Bush, les Pet Shop Boys et Chappell Roan. D’ailleurs, cette dernière a annulé un Bataclan, salle de moyenne taille à Paris, pour, quelques mois plus tard, être tête d’affiche du jour 1 de Rock en Seine, symbole d’une évolution rapide que l’on pourrait retrouver chez le duo qui joue pour sa deuxième soirée au Zèbre de Belleville.

Le concept du duo ? Deux fugitifs de carnaval du XVIIIe siècle, avec des perruques, des tricornes, des fraises en dentelle et un premier album sorti en mars 2026 chez Atlantic Records. La musique offre des refrains qui restent en tête beaucoup plus longtemps qu’ils ne le devraient. Résultat, des fans par milliers à travers le monde dès les premières écoutes.
Leurs concerts ressemblent à des pièces de théâtre, et les fans sont « the Royal Court ». Pour son quarantième anniversaire, Lady Gaga mentionne d’ailleurs le groupe, après avoir rappelé à quel point elle les trouve créatifs.
Dans la petite salle de moins de 200 places, les fans sont là, bouillonnants. Sur une musique de carnaval, le duo entre en scène. Pas de temps à perdre, Anti Superstar donne le ton. Michelle et Lance s’installent, évidemment dans leurs tenues de saltimbanques échappés du carnaval. Pour Michelle, ce soir, ce sera chapeau de sorcière en tartan géant, fraise en tulle rouge sang autour du cou, jupe en couches de tulle et de tissu écossais joliment effiloché. Fashion Over Function enchaîne, puis Sweet Surrender et Sophie. Michelle demande si ce soir il y a des Sophie dans la salle : avec si peu de monde, la probabilité est plus faible, mais ce soir, nous sommes tous·tes des Sophie. Ce titre mid-tempo sonne plus grand que ce que le Zèbre peut normalement contenir. Le son d’ailleurs de cette salle donne une proximité réelle, notamment lorsque Michelle prend la parole, ambiance cabaret à quelques centimètres des artistes, quel bonheur. Alors qu’ils expliquent qu’en ce moment, on a plutôt envie de fuir les Etats-Unis, se retrouver proche de Versailles donne une raison de lancer le titre Fields of Versailles, avant que Femme Hysteria n’enfonce le clou et que I Like My People Weird ne résume en quatre mots l’essence du projet. C’est d’ailleurs sur ce tire que le groupe explique leur volonté d’arrêter le songwriting, de faire ce qu’ils veulent, et ce souhait de célébrer le « weird ». Ce soir, pas de jugement, seulement le bonheur d’être ensemble comme nous souhaitons l’être.
Michelle sort de scène une petite seconde, Lance se met au jonglage, puis au twerk de manière bizarrement complètement cohérente. Vêtue d’un grand manteau noir, la chanteuse se met au piano avant de commencer Freaks, les paws rendus si célèbres par Lady Gaga se lèvent dans le public à chaque fois que le mot du titre est prononcé. Le public sait quoi faire, aucune demande du groupe en ce sens.
Puis Scantily Clad rappelle littéralement tout le concept du groupe. Michelle descend de scène et recrute cinq volontaires pour incarner la Reine, le Roi, le Pape et ses Chevaliers de sa cour personnelle. La chanteuse prête des accessoires, capes, épées, couronnes, coiffe de pape, et la cour monte sur scène pour célébrer un mariage sur ce titre.
Alors que la cour souhaite rendre leurs costumes à Michelle, cette dernière refuse et leur demande de bien vouloir les garder. Un souvenir précieux, si un jour le groupe foule les scènes des plus grandes salles. En parlant de proximité d’ailleurs, Michelle demande si quelqu’un célèbre son anniversaire ce soir. Une certaine Sarah au premier rang lève la main, et la chanteuse se lance, accompagnée par Lance aux instruments, dans une improvisation d’un titre inventé sur le tas, rien que pour elle. Et là, nous sommes ébahis par la qualité de ce morceau de quelques dizaines de secondes inventé sur le moment. Conan Gray, qui célébrait lui aussi un anniversaire dans le public la veille de cette date, n’aurait pu en faire autant.
Dance the Pain Away remet le set sur ses rails, Showgirl at Heart et Symphony for a Queen ferment l’avant-dernière ligne droite, avant que Shy Girl, introduit au piano avant de partir dans son ambiance festive, ne clôture le tout. Ce titre est un hymne à la libération personnelle qui prend une dimension particulière dans une salle de de cette taille. Ici, on est en famille, celle des tous premiers fans de Haute and Freddy.
Le Zèbre de Belleville accueille du cabaret, du burlesque, du spectacle vivant depuis des décennies. Ce soir, ils ont misé extrêmement juste en programmant ce duo américain dont l’univers est justement, celui du cirque et du cabaret. Nos deux freaks ont très probablement un beau chemin à parcourir. Eux qui ont pensé à abandonner la musique ont fait l’exact opposé, nous permettant de les connaître et, très bientôt nous l’espérons, de les applaudir dans des lieux comme Rock en Seine, qui semblent parfaitement adaptés à leur univers musical.
