Précisons-le d’emblée : Zohar et Adam ne sont pas jumeaux. Adam, l’aîné, tient la batterie ; Zohar, le cadet, joue des claviers et des synthétiseurs. Mais à les voir jouer, on comprend la confusion : les deux frères jouent ensemble « depuis qu’ils ont environ six ans », et leur entente sur scène a quelque chose de télépathique. Leur premier album, *Osmosis*, est sorti vendredi 6 novembre chez Mack Avenue Records. **Ceux qui ne les ont pas encore découverts passent à côté de l’une des propositions les plus fraîches du jazz actuel.**

Chick Corea, un fil rouge

Sur l’album comme sur scène, « For Chick » rend hommage à Chick Corea. Le lien remonte à l’enfance de Zohar : « L’un des premiers concerts que j’ai vus au Rose Hall du Lincoln Center, c’était Chick Corea seul au piano. C’est l’un des concerts les plus inspirants de ma vie. Je devais avoir neuf ou dix ans. » Les frères l’ont ensuite vu en duo avec Chucho Valdés, au moment où ils commençaient à s’intéresser au jazz. « Et les premiers morceaux qu’on a appris au piano, c’étaient les Children’s Songs de Chick. »

Formés par les meilleurs

Leur arrivée dans le jazz est pourtant récente : « On a tous les deux commencé tard, il y a cinq ou six ans, par des programmes d’enseignement du jazz. » Le principal s’appelle Jazz House Kids, fondé dans le New Jersey par Melissa Walker et son mari, Christian McBride. C’est là qu’ils ont rencontré Ben Mizrach, alors assistant pédagogique. Et c’est là qu’ils ont étudié avec le saxophoniste Steve Wilson, invité sur « For Chick » : « C’est grâce à lui que je peux dire que je suis un musicien de jazz. Il nous a complètement ouvert la porte » relate Adam.

Un album écrit en studio

Autour d’eux, Osmosis réunit Christian McBride, Steve Wilson, le bassiste français Hadrien Feraud ou la trompettiste Skylar Tang. Des invités choisis « en partie naturellement, en partie parce qu’on avait certaines personnes en tête », mais tous liés d’une façon ou d’une autre au duo. La méthode ? Entièrement basée sur l’improvisation ; Zohar et Adam cessant rarement de jammer ensemble : « Les morceaux n’étaient pas finis quand on est entrés en studio. En les enregistrant, on se disait : ‘‘Tu sais qui sonnerait vraiment bien là-dessus ? Skylar Tang’’, alors on l’appelait. » Avant cet album, il n’existait qu’un EP enregistré en public, à une époque où Zohar & Adam « cherchaient encore leur son ». « D’une certaine façon, tout l’album est cette recherche » racontent les deux frères.

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Le résultat ne ressemble à rien de connu. Sur Osmosis, l’écriture acoustique héritée du jazz côtoie les synthétiseurs et une production électronique expérimentale, portée par un esprit de « jam band » qui vire par moments au psychédélique. Mack Avenue Records le décrit comme un disque brut et impossible à ranger dans une case, où se mêlent jazz, hip-hop, musique indépendante, électronique et sonorités du monde entier. Un album qui relie les générations sans trop de nostalgie et traverse les genres sans complexe.

C’est aussi un disque de son époque. Alors que la musique est de plus en plus façonnée par les algorithmes et la création artificielle, *Osmosis* plaide pour quelque chose de « radicalement humain » : l’instinct, l’improvisation, la prise de risque et l’alchimie imprévisible qui naît quand de vrais musiciens créent ensemble. Le label le présente comme le premier jalon d’un mouvement décidé à replacer la créativité humaine au centre. La méthode des frères, des morceaux achevés en studio au gré des rencontres, en est la meilleure illustration.

Les invités prolongent cette logique de transmission. Hadrien Feraud et Steve Wilson ont tous deux joué avec Chick Corea ; le claviériste Julian « J3PO » Pollack, passé par le groupe de Marcus Miller et les Headhunters d’Herbie Hancock, apporte sa science des synthétiseurs ; Skylar Tang, lauréate à seize ans d’un concours de composition du Jazz at Lincoln Center, représente la même génération que les Cabo. Les compagnons de scène sont aussi de la partie : NORY et J3PO sur « Demon », Ben Mizrach sur « Just One of Us ». « Demon » s’accompagne d’un clip qui tient du véritable film d’horreur, à découvrir ici :

La sortie sera célébrée à l’A-Trane de Berlin le 8 novembre, puis au Blue Note de New York le 30 novembre.

Né du confinement

Tout commence pendant la pandémie. « On était coincés à la maison. Nos journées, c’était jouer pendant des heures, sortir faire un basket, manger, se remettre à jouer, et recommencer le lendemain. » De ces improvisations naissent des motifs, puis des formes, puis des morceaux. Aujourd’hui, chaque séance a un but : « Chaque fois qu’on improvise ensemble, on essaie d’écrire un morceau. On s’enregistre, on réécoute, on se dit franchement ce qu’on a aimé ou pas, et on retravaille jusqu’à ce que le morceau trouve sa forme la plus juste. »

L’osmose, une question d’écoute

Pourquoi Osmosis ? « On a grandi avec les mêmes influences, on a écouté les mêmes choses, on joue ensemble depuis l’âge de six ans. » Le morceau-titre en est l’illustration même : « Il commence sur une même note jouée ensemble, et on construit hors du temps. Personne ne mène, personne ne suit. On écoute, et on construit. »

Cette osmose est frappante sur scène : la coordination des deux frères à la milliseconde près est aussi impressionnante que satisfaisante.

NORY et Ben, artistes à part entière

Sur cette tournée, le duo a choisi de laisser de la place aux compositions de ses deux compagnons de route. Nous avons entre autres entendu « Hush » de Ben Mizrach et « MTV » de NORY issu de son dernier album FUCK THAT THIS THE RHYTHM (2025). « On puise sans arrêt notre inspiration chez eux deux, et on les respecte à 150 % en tant qu’artistes. La façon dont on existe dans les univers qu’ils construisent montre une tout autre facette de Zohar & Adam. » Sur scène, les frères les présentent comme des génies musicaux.

Installé à Brooklyn, le saxophoniste, compositeur et chef de formation Ben Mizrach se produit régulièrement dans tout New York. Après deux résidences artistiques au Banff Centre, dans l’Alberta, au Canada, il s’apprête à sortir l’été prochain Jubilee, deux albums jumeaux, l’un jazz, l’autre punk.

La première collaboration avec NORY sur scène s’est faite au Mercury Lounge de New York, où il a rejoint les frères alors qu’ils assuraient la première partie de Christian McBride. Plus tard, le rappeur a rejoint les frères Cabo pour la première partie de Marcus Miller au Festival international de jazz de Montréal, et tient le micro sur toutes les dates de l’Osmosis Tour. Originaire de Miami et installé à Brooklyn, où il anime chaque mois les sessions JAVAJAM, NORY est rappeur, producteur et compositeur. Son flow, que la presse américaine rapproche de la finesse de Q-Tip et de la fougue de Zack de la Rocha, le chanteur de Rage Against the Machine, lui a valu des freestyles remarqués aux côtés de Robert Glasper, Thundercat ou Harry Mack. L’été dernier, NORY a fait ses débuts au Madison Square Garden.

Tout comme les frères Cabo, Ben et NORY sont des artistes avant-gardistes destinés à une grande carrière, et vous feriez bien de vous intéresser à eux dès maintenant.

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Paris, et la suite

Le groupe ne cache pas son coup de cœur pour la capitale : « Paris est magnifique. On adore Paris, on voudrait vivre ici. On va apprendre le français tous les jours. » Et à la question de ce que le public français doit savoir d’eux, c’est Ben Mizrach qui conclut :

« Nous sommes là pour représenter l’esprit du jazz dans sa postmodernité. Pas en puisant dans le pastiche historique ou l’hommage, mais avec un post-jazz, un post-post-jazz : un jazz qui regarde vers l’avenir à la lumière de ses traditions d’improvisation. »

Osmosis de Zohar & Adam (Mack Avenue Records), sortie le 6 novembre 2026.

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