Chaque automne et chaque hiver, dans le monde des programmateurs et des festivals, une même question revient : quand faut-il annoncer sa programmation ? Si l’on se fie aux récentes annonces de novembre et de décembre 2025 — comme la confirmation de The Cure dès septembre pour Rock en Seine 2026 ou les premiers noms dévoilés dès décembre pour Les Nuits Secrètes 2026 — une évidence s’impose : les festivals dévoilent leur line-up de plus en plus tôt dans l’année. Mais alors, qu’est-ce qui explique ce mouvement presque global de l’industrie des festivals ?
La billetterie, le nerf de la guerre
La première raison, très pragmatique, est économique : les programmations influencent directement les ventes de billets. Sans surprise, les tickets « early bird » et les préventes s’envolent après l’annonce d’un headliner ou d’une série d’artistes majeurs. La courbe des ventes qui s’ensuit donnera le ton des ventes à venir. S’il est possible de faire complet sur une journée dès qu’un ou plusieurs artistes sont annoncés, c’est jackpot pour l’organisateur, surtout dans une époque où il est de plus en plus difficile d’assurer une rentabilité, même en faisant quasi-complet.
Dans un contexte où les coûts explosent — cachets artistiques en forte hausse, logistique plus complexe, assurances plus coûteuses — tout l’écosystème festivalier est sous pression. Une étude récente du Centre national de la musique (CNM) révèle que deux tiers des festivals terminent l’année en déficit malgré une fréquentation souvent élevée.
Autrement dit, afficher tôt The Cure, Aya Nakamura ou Katy Perry est la meilleure manière d’assurer un flux de trésorerie suffisamment tôt dans l’année, sachant qu’il est nécessaire pour les festivals d’effectuer certaines dépenses bien avant l’ouverture des portes. Beaucoup d’artistes demandent en effet un acompte sur leur contrat, payable au moment de la signature.

La concurrence entre festivals… Mais aussi avec les stades
Avec la multiplication d’événements musicaux, des festivals très différents rivalisent pour attirer une même audience, surtout dans un contexte où beaucoup d’artistes font la tournée des festivals et sont présent sur un très grand nombre de rendez-vous. En 2025 par exemple, Clara Luciani faisait partie des artistes les plus représentés sur les festivals, aux côtés de Julien Doré, Philippe Katerine et Lamomali. Comment se différencier dans ce contexte ?
De plus, les festivals font face à une nouvelle concurrence : celle des stades. Pour 2026, le Stade de France annonce déjà faire le plus grand nombre de dates estivales de son histoire avec, par exemple, trois stades pour Aya Nakamura ou The Weeknd.

Dans ce cadre, annoncer Twenty One Pilots au Main Square, alors que The Weekend (encore lui) annonce des stades à Lille, est une vraie promesse concurrentielle. En fait, l’objectif est de capitaliser sur un artiste, comme s’il s’agissait d’une date en stade, en parallèle des annonces des stades.

Enfin, trop tarder, c’est risquer que les festivaliers s’engagent déjà ailleurs — surtout dans une période où beaucoup planifient leurs vacances musicales en avance : billets d’avion, hébergements, etc., exigent souvent une décision des mois avant juillet ou août.
Les contraintes des artistes et des tournées
Il ne faut pas oublier que la programmation des festivals est liée à celle des artistes, eux-mêmes contraints par leurs tournées, leurs sorties d’albums et leurs engagements internationaux. Des artistes comme Nick Cave and the Bad Seeds ou Lorde sont relativement rares dans le pays, d’autant plus qu’ils viennent souvent de loin (pour cette dernière, on parle quand même de la Nouvelle Zélande, soit l’antipode de la France).

Les managers et agents planifient parfois plus d’un an à l’avance leur date, et certains headliners sont réservés très tôt. Les festivals qui veulent offrir des têtes d’affiche fortes (celle qui fera vendre des billets rapidement) doivent non seulement sécuriser ces artistes longtemps avant, mais aussi annoncer ces confirmations rapidement pour maintenir l’intérêt des fans.
De plus, certains festivals sont contraints de s’adapter au calendrier de l’artiste. Par exemple, les Vieilles Charrues, Lovely Brive Festival, Musilac et le Main Square ont annoncé simultanément la venue de Katy Perry… avant qu’un communiqué ne tombe pour les médias, annonçant les quatre dates dans le même document. Hasard du calendrier ou demande de l’équipe de l’artiste ?

Communiquer toute l’année sur son événement
Enfin, un festival est une expérience de trois, quatre jours, parfois un peu plus. Jamais toute l’année, contrairement à une salle de concerts. Comment communiquer sur son événement alors qu’il vient de se terminer, que l’atermovie est sorti, qu’il ne reste que les souvenirs ?
Annoncer de nouveaux artistes permet au public de directement se projeter dans la prochaine édition. Avec un The Cure annoncé trois semaines après la fermeture des portes, Rock en Seine n’a même pas besoin de faire silence radio. Directement, on se plonge dans 2026.
En clair, tout tourne autour de l’économie et de la concurrence. S’il est difficile d’anticiper la complétude des ventes, annoncer tôt permet aux spectateurs d’avoir plus de temps pour se procurer des billets, parfois au meilleur prix (même si les offres Early Bird ont tendance à disparaître dans de nombreux événements). Et permet au futur participant de se projeter dans l’été et de faire le meilleur choix, au meilleur prix.

