Le point commun de toutes ses dates en salle tient en une phrase : pas de téléphones. Depuis son concert surprise au Madison Square Garden le 4 juin, où quelque 20 000 personnes ont enfermé leur smartphone dans une pochette, la règle s’applique à toute la Lost Tour.

À Brooklyn, en septembre, elle a même fait monter Julien Baker et Lucy Dacus sur scène pour un moment boygenius que seule la salle a vu, faute de caméras. De notre côté, on bave d’avoir raté ce moment. Boygenius, c’est Rock en Seine 2023 et un album magnifique sobrement intitulé The record.

La question est donc simple : une artiste qui a fait de l’absence d’écrans sa marque de fabrique peut-elle exporter ça sur un champ de festival ?

Placebo a déjà prouvé que ce n’est pas impossible

Si Phoebe Bridgers décidait de nous désintoxiquer d’Instagram pendant 90 minutes en festival, ce ne serait pas la première à tenter le coup en plein air. En 2024, Placebo avait demandé au public du Main Square et de Musilac de ranger les téléphones pendant le concert. Ce n’était pas simple à faire respecter, il n’y avait aucun dispositif pour verrouiller quoi que ce soit, mais le public a globalement joué le jeu. Des écrans géants, des règles strictes données aux équipes, non pas sans quelques sueurs froides, et le tour était joué.

Bob Dylan avait de son côté banni les smartphones sur toute sa tournée européenne la même année, et Jack White ou Ghost défendent la même ligne. Fontaines D.C, lors d’un concert à la maison de la radio à Paris, a suivi le même chemin. Ce sont certes des salles, mais techniquement, un festival peut accueillir un set sans écrans, au moins dans l’esprit. Reste à savoir si les publics sont capables de jouer le jeu dans un festival où il est quasiment impossible de confisquer les téléphones.

Arriver à un concert sans rien savoir du show

Ce que ça change pour l’expérience, c’est surtout une question de surprise. Phoebe Bridgers est tête d’affiche presque partout et pourtant, on sait très peu de choses de son live actuel. Son nouvel album Lost Weekend, sorti le 14 août, est son premier en solo depuis six ans et il réunit un casting de collaborateurs impressionnant : Lucy Dacus, Julien Baker, Alex G, Jack Antonoff. Les titres inédits ont été joués dans des salles sans téléphones, donc quasiment rien n’a fuité.

Si ce principe tenait en festival, on arriverait devant la scène sans avoir vu la moindre vidéo du show, avec la vraie curiosité d’un live encore inconnu.

C’est aussi la façon dont on raconte un concert qui change. À Rock en Seine 2023, Julien Baker avait rejoint Turnstile sur scène et le moment s’était retrouvé en quelques heures sur TikTok, rebaptisé « Turngenius ». Et quid de Sabrina Carpenter et Madonna à Coachella… les images parlent d’elles-même. Le moment a été vécu à travers l’écran, depuis Indio ou depuis YouTube. Le téléphone à la main, côté désert californien, pour un moment qu’il est facile de retrouver en ligne.

Un moment pareil en 2027, avec Phoebe Bridgers, n’existerait que dans la mémoire de ceux qui étaient devant, et il faudrait le raconter à voix haute à ceux qui n’y étaient pas. C’est plus frustrant pour les absents, mais c’est précisément ce que beaucoup de gens viennent chercher en festival. Et pour l’artiste, c’est aussi une manière de défendre son projet et de garder la surprise pour les vrais fans.

En plein air, le problème est surtout logistique

Là où ça se complique, c’est que l’arena et le festival n’ont rien de comparable. Dans une salle fermée, on contrôle une seule entrée et on distribue les pochettes au même endroit pour tout le monde. Un festival est un site ouvert, avec plusieurs scènes, des dizaines de milliers de personnes qui circulent d’un concert à l’autre, et des téléphones qui servent aussi à autre chose que filmer : billet, paiement, retrouver ses amis, prévenir quelqu’un. On voit mal comment verrouiller 100 % des appareils devant une scène sans transformer l’entrée de la fosse en goulot d’étranglement.

Il reste des solutions partielles. Une demande claire relayée en amont par le festival, dans les mails de billetterie et sur l’appli, une signalétique devant la scène, un message de l’artiste sur l’écran géant juste avant le début du set, peut-être une zone sans téléphone proche de la scène pour ceux qui le souhaitent. Les écrans géants ne suffiront pas à eux seuls, mais ils retirent l’argument du « je ne vois rien d’ici », qui sert de justification à une bonne partie des smartphones levés.

Où la croiser en Europe, et peut-être à Paris

Phoebe Bridgers se retrouve donc partout sur le continent à partir de juin. À Paris, deux pistes se dessinent. We Love Green aura lieu du 4 au 6 juin 2027 au bois de Vincennes, soit le même week-end que le Primavera Sound, qui court du jeudi 3 au samedi 5. Elle ne figure pas parmi les premiers noms annoncés, mais le calendrier rend l’enchaînement théoriquement possible si son passage à Barcelone tombe tôt dans le week-end. L’autre piste serait Rock en Seine, où elle est venue avec boygenius le vendredi 25 août 2023, et dont l’affiche 2027 nous dira peut-être si ce retour à Saint-Cloud est dans les cartons.

Un téléphone… à Rock en Seine 2023 - Morgane Joubioux

Notre pari

On parie sur une demande appuyée plutôt que sur une interdiction totale. Phoebe Bridgers ne bannira probablement pas officiellement les téléphones sur les festivals, parce qu’elle n’en a pas les moyens techniques, mais elle les rendra assez gênants pour que la majorité du public les range. Le Primavera Sound, première date de l’été, sera le test grandeur nature. Si ça marche à Barcelone, devant des dizaines de milliers de personnes, le débat sur les téléphones en festival ne se posera plus de la même façon pour les artistes qui suivront.