Le virage qu'on lui prête
Le récit était écrit avant même la sortie. En février, What You Want débarque avec Justice en copilote : basse saturée, nappes hypnotiques, ambiance de fin de soirée qui n'a aucune envie de finir. Puis Dis-le en juin, Une seule vie fin août, Love Triangle fin septembre, une esthétique chromée, une tournée mondiale. Conclusion quasi unanime : Angèle a quitté la pop de chambre de Brol pour le club.
Sauf qu'elle ne signe pas. Face à Paris Match Belgique, elle coupe court : « Je ne dirais pas que l'album est plus électro ». Pour elle, rien n'a pivoté, tout a été poussé. Les morceaux faits pour danser ont été durcis jusqu'à devenir frontaux, les ballades piano-voix étirées jusqu'à chercher une forme d'extase. Elle résume son travail par un mot : les extrêmes.
Il faut lui accorder un point. Angèle n'a jamais été une chanteuse acoustique égarée chez les machines. Brol se fabriquait déjà sur ordinateur, et Tristan Salvati, son complice depuis les débuts, reste coproducteur du disque. La palette n'a pas tant changé que ça. Ce qui a changé, c'est le volume. Et surtout le ton.
Treize titres, deux pôles
Tout part de Dis-le, premier morceau sorti des séances au studio ICP de Bruxelles. La maquette durait sept minutes, elle voulait un manifeste, et c'est dans ses carnets de cette période qu'est apparu, noté encore et encore, le mot « instinct ». Il est devenu la boussole du disque, puis son titre, glissé dans les paroles du single quelques jours avant l'annonce officielle, comme un jeu de piste pour les fans.

Côté dancefloor, Angèle n'a pas choisi la facilité. Sur Trop, elle tenait une base électro et a appelé les frères Dewaele de Soulwax pour la rendre plus brutale. What You Want est cosigné par Gaspard Augé et Xavier de Rosnay, soit Justice au complet. Love Triangle réunit Caroline Polachek au chant et SebastiAn à la production, un casting qui ressemble à lui seul à une affiche de festival.
À l'autre bout, il y a Je sais. Une chanson adressée à son père, le chanteur Marka, avec qui elle décrit une relation compliquée, faite d'incompréhensions mais d'un attachement sans condition. Elle y glisse aussi un merci : si elle se sent libre dans le métier aujourd'hui, elle estime le lui devoir. C'est le titre qui risque de faire parler, et pas pour sa production.
Entre les deux, le disque bouge beaucoup. Je compte embarque de la vraie pluie enregistrée à Bruxelles, parce qu'on ne se refait pas. NYC Blues, seul titre entièrement en anglais, est une lettre d'amour à New York, où une partie de l'album a été enregistrée dans les murs d'Electric Lady, le studio fondé par Jimi Hendrix. On verra et F4ck 4ever parlent de rupture. Une seule vie raconte la désillusion d'une génération née dans les années 90, élevée aux grands rêves, et qui arrive à trente ans avec surtout des questions.
À NRJ, elle a décrit l'ensemble comme « assez frontal » : pas de message caché dans ces textes, chaque chanson renvoie à des personnes réelles et à des moments précis de sa vie.
Le vrai virage est ailleurs
Si virage il y a, il ne se mesure pas en BPM. Il est dans la posture. Angèle dit ne plus vouloir s'excuser de pousser les gens à faire la fête et à danser, ni de tourner le dos à l'obscurantisme ambiant. La phrase pèse quand on se souvient de la gamine de La loi de Murphy, ironique et un peu planquée derrière son second degré. Instinct ne fait plus de clins d'oeil. Il assume.
Et c'est là que l'histoire devient savoureuse. Le communiqué de l'album le présente comme une exploration de la tension entre contrôle et lâcher-prise, entre image et réalité, avec le chrome comme symbole : froid et réfléchissant en surface, terrain de métamorphose en dessous. Dans le même temps, la promo est tenue au cordeau. Paris Match Belgique raconte n'avoir eu droit qu'à une seule écoute du disque et à un entretien encadré par l'attachée de presse, sans photo ni vidéo. Un album sur le lâcher-prise, défendu avec une maîtrise totale. Angèle assume ça aussi : encadrer sa communication, explique-t-elle, permet de ramener l'attention sur ce qui compte vraiment.
La critique coupée en deux
Les premiers avis ne tranchent pas. L'hebdo belge Moustique salue un disque audacieux mais inégal, qui manque parfois de liant, et trouve Angèle plus touchante quand elle lâche l'autotune pour se mettre à nu. Le blog The Melting Pop va plus loin : les singles annonçaient une rupture que l'album, écouté d'une traite, ne tient qu'à moitié, chaque retour en zone de confort cassant l'élan. Il y voyait le potentiel d'une Charli XCX francophone et reste sur sa faim.
Les deux reproches se rejoignent : à force de travailler les extrêmes, Instinct passe parfois sans transition de l'un à l'autre. C'est aussi le principe d'un disque qui refuse de choisir son camp.
Rendez-vous sur scène
C'est probablement en live que la question sera tranchée. L'Instinct Tour, 23 dates annoncées à ce stade, démarre le 3 mars 2027 à Reims, enchaîne trois soirs à l'Accor Arena de Paris les 8, 9 et 10 mars, puis deux ING Arena à Bruxelles les 20 et 21 mars, déjà complètes. Cap ensuite sur l'Amérique du Nord (Montréal le 17 avril, New York le 21, le Wiltern de Los Angeles le 24) et l'Europe au printemps, de Barcelone à Amsterdam en passant par Londres et Berlin, avant un retour dans les Zéniths et arénas françaises à l'automne 2027. Des annonces dans certains festivals sont à prévoir en France. D'ici là, elle chantera aux NRJ Music Awards le 23 octobre. Et pour fêter la sortie, elle donne ce vendredi soir un concert gratuit sur la Grand-Place de Bruxelles, avec notamment Sébastien Tellier parmi les invités.
Entre Amsterdam le 11 mai et Strasbourg le 28 septembre, le calendrier laisse tout l'été libre. De quoi espérer quelques festivals, et on a surtout hâte d'entendre Trop en plein air, devant un public venu pour Balance ton quoi et qui repartira avec autre chose dans la tête.
Quant au fameux virage à 180 degrés, on n'y croit pas. Angèle a plutôt fait un tour complet : retour au point de départ, la fille au piano de Bruxelles, sauf que maintenant tout tourne beaucoup plus vite.






