Photo de couverture ©️ Anne Colliard
Mercredi 22 juillet. Sous le soleil suisse et avec vue sur Mont Blanc, Sam Sauvage se prépare à enjamber la Grande Scène du Paléo Festival. Présent pour la première fois sur cette scène, l’artiste nous raconte son ascension fulgurante, son regard sur sa musique et la portée de ses textes.
C’est ta première fois à Paléo. Et tu joues directement cette année sur la Grande Scène. Hier, par exemple, Suzane disait que c’était sa troisième fois au Paléo, mais sa première fois sur la Grande Scène. Qu’est-ce que ça dit justement de l’arrivée que tu as dans le paysage musical, aussi rapidement ?
Je sais pas ce que ça raconte. En tout cas, moi, ça me fait poser une question : qu’est-ce que je fous là ? (Rires.) Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me retrouver là ? Par contre, je suis pas mécontent de m’y trouver, donc c’est chouette. C’est assez impensable, assez incroyable aussi. Je crois que c’est le plus beau cadeau qu’on puisse se faire, donc on va essayer d’en profiter un maximum ce soir.
Comment tu ressens cette évolution ?
C’est vrai que, pour nous, il y a quelque chose d’assez fulgurant. Je sais pas si c’est fulgurant dans les statistiques, je suis pas un gros artiste du tout. Moi, je m’en fiche d’être un gros artiste. Je vois surtout les gens revenir, je crois que c’est ce qui me touche le plus. On se retrouve aux Francofolies de La Rochelle en 2025, on joue sur le petit ponton pendant dix minutes entre Véronique Sanson et Santa. On revient en 2026, les gens sont là, ils reviennent. Il y en a une partie qui nous connaît un tout petit peu parce qu’ils nous ont vus l’année dernière et qu’ils sont contents de nous revoir. Je crois que c’est là qu’on se dit qu’on a tout gagné. Au-delà de vendre des disques, de faire des chiffres, tout ça m’est bien égal finalement. Ce qui compte, c’est de retrouver le public. Et là, au Paléo, c’est un peu ce qu’on va faire aussi. On a joué quelques fois en Suisse. Bon, là, je pense qu’on verra pas les gens s’ils nous ont déjà vus, mais on fait cette date en espérant qu’ils reviennent. Après, ça nous empêche pas de profiter de l’instant présent, mais on pense toujours à la suite.

Sur les textes, les chansons… J’ai l’impression qu’il y a une ambivalence entre des histoires personnelles et des histoires que tu racontes pour les autres, au nom des autres. Il y a ce titre, Boulogne. Est-ce qu’on parle d’histoires personnelles ? Est-ce qu’on raconte l’histoire ? Quelle est cette dualité qu’on retrouve dans ce titre ?
Le seul élément personnel qu’il y a, c’est que c’est moi qui ai écrit la chanson. Donc forcément, il y a mon regard, mon avis, et surtout un regard qui n’engage que moi. C’est un peu toute la difficulté d’être auteur. On peut pas se délier de soi-même quand on écrit une chanson, on peut pas se délier de sa vision des choses. C’est pour ça que je dis souvent que ces chansons-là sont des avis de comptoir. Chacun son avis de comptoir. Après, il y en a qui parlent plus à certains qu’à d’autres. Boulogne, par contre, raconte beaucoup plus la vie de Boulogne, la vie des gens de Boulogne, l’histoire de Boulogne et ce qui s’y passe actuellement. Je parle de la crise des migrants qui essaient de traverser la Manche et qui se font repêcher par les pêcheurs. Bien qu’on dise qu’on est une ville de racistes, tout ça… Moi, je crois que les clichés sont facilement démentis quand on y pose les pieds. Je crois que c’est ça que j’ai voulu raconter dans cette chanson, toujours avec mon regard. Avis de comptoir, mais avec comptoir concerné.
Dans la chanson Pas bourré, il y a aussi cette dualité. Sam Sauvage vient du personnage SAM (Sans Accident Mortel). On peut penser à cette dualité entre l’histoire personnelle et un morceau qu’on pourrait presque qualifier d’anti-alcool, alors qu’il représente justement une personne ivre.
Je crois que c’est cette dualité-là. Je suis arrivé à mes premières soirées et, comme tout le monde, j’ai bu un coup pour essayer d’être désinhibé et de trouver ma place dans la société. Je crois que c’est ce que tout le monde fait quand on arrive après le lycée, à la fac, ce genre de choses. C’est pas pour rien qu’il y a des soirées étudiantes. En fait, c’est les premières soirées en société, en tant qu’adulte, entre guillemets. Sauf que c’est pas des adultes, c’est encore des enfants, je trouve. On est encore des adolescents qui cherchent leur place. Boire un coup, ça nous permet de se croire plus forts qu’on est et plus sociables. Moi, c’est ce que j’ai fait un petit moment. Après, ça m’a vite passé l’envie de boire. Je n’ai jamais bu par plaisir. J’ai toujours bu pour être en société. C’est un peu ça que je raconte dans cette chanson-là aussi. Et puis, encore une fois, je mets forcément un peu de mon prisme, parce que moi aussi, ça m’est arrivé de dire : « Je suis pas bourré », alors que j’étais complètement bourré. On l’a tous fait. Donc ne mentez pas dans les commentaires, vous l’avez fait aussi (rires).
Beaucoup d’artistes parlent aussi de leur volonté de porter des textes politiques, très personnels. Quand on est artiste, comment on fait pour raconter les histoires des autres, sans forcément que ce soit sa propre histoire ?
Je crois que c’est très variable. Il faut toujours essayer d’être dans l’écoute. Par exemple, en ce moment, je suis plus capable de le faire. Comme il y a la tournée, il y a beaucoup de choses, j’ai pas le cerveau disponible, à l’écoute. Quand on me parle, je comprends pas bien ce qu’on me dit, mais je suis très fatigué, je pense à plein de choses, je pense à mon truc. Donc c’est très dur de s’ouvrir. Je peux rien écrire d’intéressant en ce moment, je trouve. Là, tout ce que j’écris, c’est à mettre à la poubelle pour moi. Mais ça va revenir, parce que je crois que ce qui permet d’écouter les autres, c’est de fuir l’ennui en allant trouver son histoire dans celle des autres. Je crois que c’est toujours ce qui m’a animé, c’est de m’identifier. Je crois que c’est comme ça qu’on fait. C’est toujours un échange un peu interminable là-dessus, où on s’échange nos expériences. Pour écrire sur les autres, il faut essayer de se mettre à la place des autres. Il faut avoir de l’empathie. Et l’empathie, c’est très dur à avoir dans un monde comme le nôtre. Si tout le monde en avait un peu plus, on se porterait bien mieux.
Quand on joue devant 5 000, 10 000, 15 000 personnes, comment on arrive à trouver cette individualité dans le public ?
Bizarrement, c’est un mélange. Il y a l’excitation qui fait qu’on est très content d’être avec tout le monde. Et puis il y a aussi l’individualité. Moi, j’ai besoin de regarder les gens dans les yeux, parce que sinon, si je vois qu’une grande foule, je comprends pas ce que je fais. Donc je regarde les gens dans les yeux. Et ça m’arrive des fois de tomber sur des regards très curieux ou très peu concernés, et ça, ça me fout en l’air (rires) ! Les artistes, c’est… On regarde, il y a tout le monde qui s’ambiance, puis il y a une personne qui est un peu comme ça. Là, on prend le concert très mal pour nous. Mais je crois que c’est ça qu’on cherche, l’individualité. Et puis moi, à contrario, il suffit qu’il y ait un regard, une connexion, une envie. Là, ça nous requinque. Je crois qu’on cherche l’individualité un peu partout, même dans une foule de 15 000, 20 000, 30 000 personnes. Même si c’est compliqué, on va toujours la chercher. C’est ce qui fait le concert.

C’est là aussi qu’il y a un enjeu en festival, quand on va être devant des gens qui ne vont pas forcément venir pour nous, mais parce qu’il y a un autre artiste six heures plus tard.
Là, c’est la grande question que je me pose maintenant, tout de suite : comment je vais faire ? J’ai pensé à me grimer comme le chanteur de The Cure. Je pense que ça aurait été pas mal. Peut-être que les gens m’auraient confondu. Et puis, vu qu’on arrêtait pas de me mettre en commentaire « ah, c’est le gars des Cure » (rires) ! Non, je crois qu’on se dit qu’on a joué avant des groupes complètement éloignés de ce qu’on fait, et ça s’est toujours plutôt bien passé parce que les gens, même s’ils sont pas à fond, ils se disent : « Ah, intéressant, ça propose quelque chose. »Quand on peut pas compter sur la musique parce que les gens ne connaissent pas, on compte aussi sur la bienveillance et le fait d’être content d’être là. Et souvent, quand on est content d’être là, les gens le sont aussi.
Tu as signé sur le même label que Solann et Philippe Katerine, des artistes qui, comme beaucoup aujourd’hui, ne veulent plus se ranger dans un genre musical, mais plutôt dans leur musique en tant que tel. As-tu l’impression de faire partie d’une génération d’artistes ?
Je sais pas si je fais partie de cette génération d’artistes, mais en tout cas, moi je pense comme ça. Oui. Je crois qu’en effet, il y a beaucoup de gens aujourd’hui. On n’est plus dans l’ancien monde où il fallait faire un tube. Aujourd’hui, on est plutôt dans la recherche d’un public, par les réseaux sociaux, tout ça. Et on est surtout dans la recherche de ce qu’on aime faire. À la fois, il y a beaucoup de nombrilisme dans cette société aujourd’hui, mais à la fois, c’est pas non plus si mal, parce que les gens s’acceptent tels qu’ils sont et surtout ils font ce qu’ils aiment faire sans se poser trop de questions. Les gens y accèdent plus facilement. Aujourd’hui, avec Internet, tout est très connecté. Ça a autant d’avantages que d’inconvénients. Ça a créé une génération d’artistes qui s’engage plus facilement, qui est beaucoup plus concernée par ce qui se passe et qui peut le dire, même en étant parfois censurée. Mais on trouve toujours un moyen de contourner le truc. Je crois que c’est la spécificité de cette génération, qui se bat tous les jours avec ça, en faisant des chansons, en faisant des films. Aujourd’hui, tout est faisable, à portée de main. C’est la plus belle chose qui arrive au monde, je crois.
