Avec plus de trente ans de carrière et un nouvel album – Glass Minds, sous le bras, le collectif Archive revient sur les routes, avec plusieurs dates en France, dont à la Seine Musicale de Paris le 3 avril, ou aux Escales du Cargo à Arles le 23 juillet. Nous avons eu le plaisir d’échanger avec Darius Keeler, l’un des deux membres permanents du collectif qui continue à bousculer nos coeurs et nos émotions.
Glass Minds est un album de 18 minutes, alors que la plupart des albums font aujourd’hui entre 40 et 50 minutes. Pourquoi ce format, et comment vous êtes-vous retrouvés à créer quelque chose de cette longueur ?
Darius : C’est marrant, parce que pour moi ça paraît assez court — on n’avait aucun de nos titres habituels de 16-18 minutes. C’était pas vraiment un album conceptuel dans ce sens-là. C’est assez étrange, tout ça. C’est pas ce que j’appellerais un album Archive classique, avec de très longs morceaux et tout ça. Ça nous a semblé plus court que d’habitude, si tu veux.
Call to Arms & Angels est sorti pendant la pandémie. Quelle est l’histoire derrière Glass Minds, et ce qu’il raconte ?
Darius : Call to Arms & Angels, c’était un album très important pour nous — il reflétait toute la folie de cette période. Le COVID, c’était quelque chose de tellement étrange à vivre. On était très inspirés pour en parler. Et en plus, c’était le premier mandat de Trump. C’était très riche en termes d’inspiration, l’album a d’ailleurs très bien fonctionné. Quand on a commencé Glass Minds, on était un peu stressés à l’idée de le suivre.
Mais on se sentait bien — plus libres après le COVID, et après ma maladie aussi, le cancer. Il s’est passé beaucoup de choses. Donc on a commencé à écrire des chansons dans un état d’esprit de liberté. On est partis à la campagne, dans une grande grange chez mon cousin, on a branché les machines et le piano, et on a juste écrit. Sans penser à un concept. Évidemment, les chansons reflètent tout le bordel qui se passe dans le monde — ça devient de plus en plus dingue de toute façon. Inconsciemment, certains morceaux sont devenus assez sombres, assez abstraits. Un peu dans l’esprit de Call to Arms & Angels, mais avec un son beaucoup plus positif. Il y a une vraie liberté dans cet album, beaucoup d’espace. J’ai vraiment adoré le faire.
Call to Arms & Angels, c’était un trip incroyable mais putain, on ne pouvait même pas se voir — on a dû faire les démos chacun de son côté, puis se retrouver en studio et enregistrer en live. C’est pour ça qu’il a ce son si intense. Mais Glass Minds, c’était beaucoup plus axé sur l’écriture, de manière plus traditionnelle — à la Archive, bien sûr.
J’ai vu le concert à Lyon pendant votre tournée précédente et j’ai vraiment ressenti cette intensité. Sur cette nouvelle tournée — La Seine Musicale et d’autres villes en France — comment allez-vous retranscrire ce sentiment de liberté ?
Darius : C’est une question d’espace. Sur ces nouveaux morceaux, et Glass Minds en particulier, il y a tellement d’espace. C’est très vocal — tout repose sur la voix. Ce qui est incroyable, c’est qu’on n’a pas eu à changer les arrangements pour le live. Normalement, au moins 60, 70% des morceaux ont besoin d’être retravaillés — les montées, l’énergie, la durée. Mais là, c’est quasiment identique à l’album. Et les voix en live vont rendre incroyablement bien, c’est vraiment puissant.
La présence des voix est en effet très forte sur cet album, et notamment sur Glass Minds, en duo avec Lisa Mottram. Comment vous avez travaillé ensemble, et comment ce morceau s’est construit ?
Darius : Qu’est-ce que je peux dire sur Lisa Mottram ? C’est quelqu’un de naturellement talentueux — elle est sans effort, mais vraiment spéciale dans sa façon de fonctionner. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme elle. Elle écoute, elle écoute, et si quelque chose lui plaît, elle réagit — et il faut enregistrer immédiatement. Elle est tout le contraire du calcul, complètement spontanée. Ça peut être frustrant, mais c’est une joie.
Le morceau Glass Minds a été écrit de la façon la plus traditionnelle qui soit — dans l’arrière-salle de mon pub local, qui a un coin avec un piano où on peut jouer toute la nuit. Danny (Griffiths) et moi on y est allés, j’avais le riff : bam bam bam bam bam bam. Et elle a commencé à écrire les paroles et la mélodie direct. J’ai commencé à programmer la batterie. En fin de journée, la démo était terminée. C’est pour ça que j’aime la musique — tu te lèves le matin avec rien, et en fin de journée tu as quelque chose qui va durer pour toujours.

Ce morceau prend vraiment son temps, avec un BPM très lent — à une époque où on consomme la musique très vite, il faut s’y installer. C’est très Archive, ça.
Darius : Quand j’étais gamin, j’avais un Sony Walkman, une cassette et un casque — j’adorais me balader en écoutant de la musique avec cet élément visuel qui va avec. Je veux créer des atmosphères où les gens ne se sentent plus dans le monde réel. Ils sont ailleurs. Et Glass Minds, c’est un parfait exemple de ça. Si tu te balades dans la rue en l’écoutant, en voyant tout ce cirque autour de toi… Je peux aussi te citer, quand j’étais gamin, écouter Animals de Pink Floyd — c’était dingue. Dogs, Wish You Were Here… mais Animals en particulier, c’est magique pour moi. Ça fait vraiment réfléchir.
Je me souviens d’écouter Back to Equilibrium au lever du soleil, en conduisant. Sur Glass Minds, tu passes de morceaux très calmes comme le titre éponyme à « Heads Are Gonna Roll ». Comment tu as géré cette diversité de sujets et de sonorités sur un même album ?
Darius : En général on aime les albums plus conceptuels — Controlling Crowds, Londinium, c’était des albums protestataires. Mais ce que j’aime dans ce nouvel album, c’est qu’on n’a pas pensé à un fil conducteur unique. C’était plutôt 12 chansons différentes qui explorent 12 sujets différents. Et ça marche vraiment — ça a un aspect conceptuel, mais pas de la même façon que Controlling Crowds. C’est aussi beaucoup plus personnel. Des sujets variés, vraiment creusés. C’était vraiment rafraîchissant à faire, surtout après Call to Arms & Angels.
C’est un album très personnel, aussi. Vous mélangez comme toujours les émotions, les histoires personnelles, et des sujets plus globaux.
Darius : J’ai réécouté l’album l’autre jour — ça faisait un moment que je ne l’avais pas fait depuis qu’on l’avait enregistré. Et Heads Are Gonna Roll est passé dans la voiture. J’ai un putain de bon système audio dans ma bagnole. Et là, dès les premières secondes, tu vois — ça reflète ce qui se passe en ce moment. Je comprends pourquoi les gens adorent cet album. Je pense qu’ils s’y retrouvent vraiment. Tellement de chansons ont ce sentiment du présent. Ça a l’air de résonner. Je suis tellement content qu’on ait fait cet album — je pense aussi qu’il a quelque chose d’intemporel.
Même si le collectif a 30 ans, vous trouvez toujours de nouvelles façons de vous réinventer — et pourtant, ça sonne toujours Archive. Comment tu expliques ça ?
Darius : Tellement de journalistes et de fans nous posent cette question. On a cette réputation de se réinventer, mais je te jure, on n’y pense jamais. On ne se dit jamais « allez, il faut se réinventer ». Peut-être que le secret, c’est juste de suivre son cœur. Et puis le fait qu’on soit nombreux dans le collectif, avec de nouvelles personnes qui arrivent — ça garde les choses fraîches, de nouvelles idées, de nouvelles inspirations. Je pense qu’on s’ennuie tout simplement. Si on écrit quelque chose qui ressemble à ce qu’on a déjà fait, on se dit : « On a déjà fait ça, essayons autre chose. » On n’y pense pas comme à une réinvention. Et on a des surprises qui arrivent — on a beaucoup écrit ces derniers temps.
Les vidéos d’Archive ont toujours quelque chose de très cinématograpique. Vous avez sorti trois clips pour cet album — Wake Up Strange, City Walls et Look at Us. City Walls est d’ailleurs un clip plein de références — les masques de médecins, l’eau… Comment tu fais le lien entre la musique et le visuel ?
Darius : Cette vidéo, c’est un sujet intéressant, parce qu’elle a été réalisée avec de l’IA — et c’était très controversé, même pour nous. On avait beaucoup de propositions pour les trois vidéos, et puis Maxim Kelly, le réalisateur, nous a envoyé des idées. Il a dit : « Je sais que c’est controversé, mais j’ai des idées incroyables. » Et il nous a montré des trucs qu’il avait déjà créés juste en écoutant la musique. C’était dur, parce qu’on savait qu’on allait avoir des fans qui diraient qu’on ne peut pas utiliser l’IA. Mais le problème, c’est qu’il était tellement artiste, ce mec. Il avait tellement d’idées extraordinaires qu’on ne pouvait pas passer à côté. Si on ne voyait pas où son cerveau allait, j’allais le regretter toute ma vie. Toutes les autres propositions étaient assez prévisibles.
Wake Up Strange est tellement étrange — ça reflète tellement de choses à la fois, côté misogynie et sexualisation de tout dans le monde Hollywood, la question du genre… tellement de niveaux de brillance dans sa tête. Et il y a aussi de l’humour, c’est absurde, c’est surréaliste. Ce mec a vraiment quelque chose à dire. Donc on y est allés. Et quand il a fait City Walls… putain. Je suis resté sans voix.
Les gens peuvent appeler ça de l’IA bas de gamme, mais c’est pas ça du tout. Le problème avec tout ce qui est nouveau, c’est qu’il faut le replacer dans son contexte. Les budgets vidéo sont minuscules maintenant — si tu veux dépenser cinq à dix mille euros sur un clip, tu n’obtiendras jamais quelque chose à ce niveau. Et lui, il a encore une dizaine de personnes qui travaillent avec lui. Je vois ça plus comme de l’animation. Si tu es Universal Pictures et tu fais un film à 100 millions en utilisant l’IA pour ne pas payer les acteurs, c’est une tout autre histoire. Il faut replacer dans le contexte. Si quelqu’un vient te dire que l’IA peut guérir ton cancer — tu lui répondrais : « Non merci, je veux pas qu’on enlève ma tumeur » ? Ça peut être bon ou mauvais. Je comprends la peur et l’hostilité des gens, mais il faut voir les deux côtés.
Il y a quelque chose de très captivant dans cette vidéo — on essaie constamment de comprendre l’idée derrière. Les personnages, l’eau, ce lama… on cherche à assembler les pièces.
Darius : Exactement — il y a tellement de dimensions différentes, tu dois les assembler toi-même. Ce mec va être énorme, je te le dis. Je ne l’ai même jamais rencontré, mais il est vraiment, vraiment intelligent. Il va probablement construire le Terminator IA et nous tuer tous. (rires)
On sent aussi une forte présence des cuivres sur l’album. Le titre City Walls est un vrai moment de respiration au milieu du reste. Quand tu as 12 compositions très différentes, comment tu décides l’ordre des morceaux ?
Darius : Ça peut être très difficile. Certains albums se déroulent naturellement devant toi, mais là — on n’avait aucune idée de l’ordre. Broken Bits était l’un des derniers morceaux qu’on a enregistrés. Pas calculé du tout. Tout est dans l’art de raconter une histoire, d’aller d’un point à un autre.
Je voulais mettre Look at Us en deuxième position — je pensais que ça relancerait bien le tempo. Mais ça ne marchait pas. Il fallait rester dans le down-tempo, avec Glass Minds suivi de Patterns. Mon manager était sceptique au début — « trop lent, trop long » — mais il est reparti écouter et il m’a dit : « T’as raison. Il faut vivre dans la beauté de ça, ne pas en avoir peur. » Chaque album est une histoire différente. Il s’agit de vivre dans la beauté des morceaux.
Je me souviens de la première fois que j’ai découvert Distorted Angels — c’était comme l’entrée dans une histoire plus grande, une porte vers le morceau suivant. C’était Controlling Crowds, un album pour le coup pensé dans une succession très logique de titres.
Darius : J’adore Controlling Crowds — c’est l’un de mes albums préférés d’Archive. Et il est si court, en plus. C’est exactement ce dont je te parlais — on l’a écrit en dix jours. Écrit, terminé, mixé, tout en dix jours. Et c’est littéralement écrit tel que tu l’entends. Tout est dans le même accord, la même tonalité, avec ce drone qui traverse tout l’album du début à la fin. Ça fonctionne comme un seul morceau — on a juste utilisé différentes structures pour créer les titres. C’est assez spécial.
La première fois que je l’ai écouté, c’était si intense. Le clip, la musique ensemble — ça t’oblige à écouter toute l’histoire d’un coup.
Darius : Absolument. J’adore vraiment cet album.
Archive joue beaucoup en France — le Zénith de Paris, l’AccorHotels Arena, maintenant La Seine Musicale, mais aussi Reims, Lille et tant d’autres villes… Comment tu expliques que la France aime autant Archive ?
Darius : (rires) Les Français sont tombés amoureux du premier album. Ils l’ont vraiment aimé — alors que les Anglais, eux, n’ont pas trop accroché. Pour eux c’était juste un bon disque de plus. Mais les Français, eux, ils savaient. Je pense que les fans français aiment le côté émotionnel — ça leur donne quelque chose. Ils aiment quelque chose dans lequel ils peuvent vraiment se plonger, ce moment d’euphorie. Ils veulent quelque chose qui dure, dans lequel ils peuvent se perdre. Les Anglais, eux, cherchent toujours le prochain truc nouveau. Les Français, ils s’en foutent — ce qui compte pour eux, c’est est-ce que ça leur fait ressentir quelque chose. On est entrés dans leurs cœurs et on y est restés. Ils s’intéressent vraiment à ce qu’on fait, et ça n’a jamais changé.
Quand je dis que Paris est notre capitale musicale, c’est parce que tout a commencé là. On est devenus populaires dans beaucoup de pays — la Grèce, la Pologne, l’Allemagne — et on a cette affinité avec différentes villes. Mais Paris sera toujours l’endroit où les gens nous ont aimés en premier. Et puis ça s’est répandu dans toute la France. J’adore Paris. C’est probablement l’une de mes villes préférées au monde.
